Quel Etat voulons-nous ? Le vrai enjeu de la présidentielle

Quel Etat voulons-nous ? Le vrai enjeu de la présidentielle

(cet article a été publié dans Le Figaro du 16/01/17)

En mai prochain, il s’agira moins pour les Français de se prononcer sur le nombre optimal de fonctionnaires, le niveau correct des dépenses ou le montant soutenable des impôts que de choisir entre deux visions de l’Etat.

Le poids économique du secteur public n’est en effet qu’un symptôme parmi d’autres (et peut-être pas le plus inquiétant) de la dérive de notre Etat-providence. Né il y a un siècle et demi en France, il se pose en ingénieur social, chargé de guider et même de changer les individus, y compris contre leur gré, au nom du bien-être commun. L’Etat-providence n’a cessé de s’étendre en vertu d’un mécanisme implacable où se mêlent la tendance naturelle des administrations à grossir en créant leurs propres raisons d’être et la fuite en avant des politiques d’autant plus soucieux de prouver leur utilité par des offres nouvelles que leur impuissance économique (et spécialement la prétention de l’Etat à être « stratège ») est sans cesse démontrée par les faits. Ce faisant, la France s’achemine vers ce « despotisme démocratique doux » prévu avec une stupéfiante lucidité par Tocqueville. C’est toujours prétendument dans l’intérêt des populations et de leur bonheur qu’est mis en place le contrôle social le plus étroit et que sont multipliées les mesures liberticides. Il n’y a désormais virtuellement plus aucun aspect de notre vie qui ne fasse l’objet d’une intervention de la puissance publique.

Mesure-t-on assez que cette extension sans fin de la place de l’Etat fait de la France, au sens propre, un régime totalitaire, rendant poreuse la frontière entre démocratie et dictature ? La Chine, apprend-on, met actuellement en place un vaste système de notation des comportements de chaque individu pour déterminer son degré de « moralité socialiste ». Nous sommes clairement engagés sur un chemin qui permettrait de rendre concevable ce genre de proposition si proche de nos propres fantasmes constructivistes. De l’encouragement à l’interdiction en passant par l’incitation financière, la panoplie des actions publiques visant à normaliser nos conduites ne cesse de s’étoffer. Nous sommes incités à nous hydrater quand il fait chaud, mettre un pull quand il fait froid, manger sainement et boire avec modération, ne pas fumer, ne plus donner de fessées, tousser dans notre coude (sic !)… Ces injonctions infantilisantes partant du postulat de notre irresponsabilité n’étonnent hélas plus personne. Et tout est bon pour insérer toujours plus de contrôle social sur nos vies et nos comportements. Toujours pour notre bien, toujours pour nous protéger de nous-mêmes. A tel point que nous acceptons sans nous révolter ni protester des nouvelles contraintes tous les jours. L’année qui commence charrie ainsi son lot de nouvelles mesures, depuis l’entrée en vigueur du paquet neutre (à quand les bouteilles de vins neutres ?) jusqu’à la mise en œuvre du contrôle automatique par vidéo (donc sans appréciation humaine) de sept catégories d’infractions routières.

Avec la récente interdiction des « désinformations » concernant l’IVG, un nouveau pas a été franchi dans cette « route de la servitude » décrite dès 1944 par Hayek. Désormais, l’Etat prétend dire le vrai et, plus incroyable encore, interdire l’erreur. Peu importe que l’on soit « pro-life » ou ardent défenseur du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes, nous devrions tous être choqués par la bêtise et la dangerosité de cette mesure qui marque un profond épuisement démocratique. En s’érigeant en gardien d’une morale déterminée en circuit fermé par un clergé de zélateurs stipendiés, l’Etat se fait religion, comme l’a si brillamment décrit Ievgueni Zamiatine dans son ouvrage référence « Nous autres » en 1924. Alors, il n’est plus qu’un simple instrument d’oppression aux mains d’une caste d’idéologues. N’est-il pas significatif que la progression de l’intolérance de la puissance publique envers tout écart des citoyens par rapport à la pensée officielle soit corrélée à la rupture totale entre le peuple et ses représentants et à l’abdication de la république dans de nombreuses parties de notre territoire ? Interdire le débat n’est pas une preuve de force mais un consternant aveu de faiblesse, une tentative dérisoire de faire oublier que dans le même temps on n’est en réalité plus capable de défendre efficacement certaines valeurs, en matière d’égalité des sexes par exemple, minés par une relativisme culturel qui s’est mué en honte de notre propre culture.

Une autre voie a été tracée il y a près de deux siècles par les penseurs du libéralisme : celle d’un Etat qui ne prétend ni changer les individus ni les contraindre au Bien, mais se borne à créer les conditions d’exercice de leur liberté, dans le respect primordial de leur droit de propriété. Cette société est alors nécessairement celle du pluralisme, puisque les valeurs des individus libres sont diverses. A un Etat-providence centralisateur, monolithique dans l’illusoire harmonie qu’il crée par la contrainte, l’Etat libéral oppose la société polycentrique, meilleur rempart contre les fanatismes. Alors que le premier vit de la dépendance des individus à son égard, le second, comme le souligne Tocqueville, a pour but « d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui ».

Tel serait le sens d’une vraie révolution libérale, bien loin de la simple et réductrice question des équilibres budgétaires. C’est toute la posture de l’Etat vis-à-vis des citoyens qui doit changer, en cessant de les traiter en cheptel à garder (et à tondre !) plutôt qu’en maîtres à servir, sans quoi le « tournant libéral » dont se vantent certains candidats à la présidentielle risque fort d’être un trompe-l’œil.tribune figaro