Projet de chaîne d’informations numérique de France Télévisions : quelques commentaires

Projet de chaîne d’informations numérique de France Télévisions : quelques commentaires

Cette interview a été publiée dans L’Opinion du 7/12/14

Les faits – C’est un nouveau concurrent sur le marché très concurrentiel de l’information en continu qui se profile. En s’appuyant sur le succès de son site francetvinfo.fr, France Télévision s’apprête à lancer sa propre chaîne, uniquement disponible sur second écran. Alors que la demande de LCI de passer sur la TNT gratuite, avait été rejetée pour des questions de fragilité du marché publicitaire, et que TF1, propriétaire de la chaîne, imaginait en faire un média d’information numérique, cette annonce vient un peu plus assombrir les possibilités d’avenir de la plus ancienne chaîne d’information française. Ce mouvement stratégique est également une manière pour les dirigeants du groupe public d’appuyer auprès du législateur leur demande d’élargir l’assiette de la redevance à tous les écrans permettant de regarder des programmes télévisés. Olivier Babeau, professeur des universités à Bordeaux et spécialiste des médias, explique pour l’Opinion, les problèmes que posent cette initiative.

France Télévisions entend lancer une chaîne d’information en continu sur le numérique, comment analysez-vous cette arrivée du groupe public sur ce marché ?

La création d’une chaîne d’information était une volonté affichée depuis 2004 par France Télévisions (FTV) qui s’était toujours heurtée au refus du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Créer une version web, sur un marché non soumis à autorisation particulière puisque la contrainte du nombre de canaux n’existe pas comme sur la TNT, est une façon de contourner l’interdiction. Un premier pas avait d’ailleurs été fait dans ce sens dès avril dernier, avec le lancement d’un « JT permanent » disponible sur la télévision connectée. Alors que le CSA vient d’interdire à LCI (du groupe privé TF1) de passer sur la TNT gratuite au motif que l’offre d’information y est déjà abondante et qu’un nouvel acteur en déséquilibrerait l’économie, il serait étonnant que ce même CSA voit d’un bon œil une nouvelle offre d’information en continu, a fortiori financée sur fonds publics, même si elle n’est que sur le web. Il y a une certaine contradiction pour la puissance publique à restreindre l’offre d’informations gratuites pour le bien du marché et à financer en parallèle l’accroissement de cette offre.

Est-ce la mission d’un service public audiovisuel de proposer une telle offre numérique ?

A l’heure où la télévision telle qu’on la connaissait disparaît peu à peu, FTV sait qu’elle doit nécessairement évoluer. Aux Etats-Unis, on observe que le recul de la télévision classique est plus rapide que prévu, et s’accélère. Aujourd’hui, 2,6 millions de foyers y ont choisi de ne plus accéder à la télévision que par le Net. C’est deux fois plus qu’il y a un an. Cela correspond à une demande de consommation plus flexible. Au dernier trimestre 2014, les Américains passaient 6 heures de moins par mois devant le poste traditionnel. La consommation se fait de plus en plus sur un mode délinéarisé, comme la télé de rattrapage ou la vidéo à la demande. Que le service public de l’audiovisuel utilise le canal d’avenir qu’est Internet, crée des applications sur smartphone et ses chaînes sur YouTube pour toucher le public n’est pas illégitime.

La contribution à l’audiovisuel public est originellement liée à la production audiovisuelle, est-ce que l’utiliser pour développer une offre numérique peut-être considéré comme une concurrence déloyale par les autres acteurs ? Quels peuvent être leurs recours ?

C’est la question du principe même des médias publics que vous posez. D’un point de vue libéral, il n’est légitime de se substituer au marché que pour palier son insuffisance par rapport à un objectif donné. Dans le cas de l’audiovisuel, cette intervention peut se justifier d’abord si l’on estime que le marché ne favorise pas l’émergence d’une offre culturelle exigeante et diverse. Si cet argument justifie par exemple l’existence d’une chaîne remarquable telle qu’Arte et celle d’un mécanisme, certes très imparfait, de soutien à la création audiovisuelle la plus qualitative, il rend incompréhensible les versions publiques de l’offre populaire déjà proposée par les chaînes privées telles que TFI ou M6 et le financement de films très grand public que le marché pourrait parfaitement produire seul comme c’est le cas aux Etats-Unis. Dans le cas particulier du service de l’information, une concurrence des offres privées par une offre publique peut toutefois être justifiée si l’on considère que le pluralisme est menacé, par exemple pour éviter un monopole privé, ou à la limite que l’on se méfie d’une information qui serait uniquement contrôlée par des intérêts privés, aussi divers soient-ils.

François Hollande avait évoqué un regroupement des services numériques de ces deux maisons, mais en ce moment Radio France travaille de son côté à un média global via le développement de France Info. Comment remédier à cette dispersion de ressources publiques ?

A terme, le regroupement devra nécessairement prendre en compte la convergence des médias à laquelle nous assistons. De plus en plus, la radio diffuse de l’image, voyez Europe 1 ou BFM Business, se rapprochant de la télévision, les deux entretenant un site internet mêlant textes, sons et vidéos. Alors que France Info, sous la houlette de son nouveau directeur Laurent Guimier, vient d’accomplir un recentrage salué par beaucoup sur son identité première de fréquence d’information en continu, on peut penser qu’il y a en effet un doublon avec les autres rédactions. S’il faut vraiment une information publique performante et à moindre coût, il serait logique de concentrer les moyens sur une seule entité. Une réforme audacieuse serait la création d’une entité publique unifiée d’information qui nourrirait les plages d’infos des chaînes et fréquences publiques sous tous les formats.