Pour une politique aéroportuaire conquérante

Pour une politique aéroportuaire conquérante

(Cet article a été publié dans Les Echos du 29/5/15)

Fin février, les principales compagnies aériennes américaines ont engagé une bataille médiatique à l’encontre de leurs homologues du golfe Persique, les accusant de « concurrence déloyale ». En cause : plus de 40 milliards de dollars de subventions « cachées » que le Qatar, Dubaï et Abu Dhabi auraient octroyées à leurs compagnies nationales sur les dix dernières années, permettant de soutenir artificiellement leur activité. Ces tensions reflètent en réalité une chose : le caractère hautement compétitif du marché.

Dans le monde entier, compagnies et aéroports sont au coude-à-coude pour capter la valeur d’un secteur très dynamique et la croissance robuste du trafic (+ 5,8 % en 2014). Les grands aéroports mondiaux doivent redoubler d’initiative pour attirer le trafic, en particulier sur les activités de correspondance et de hub, qui sont l’avenir de la croissance aérienne. Les pays du Golfe l’ont compris, et leur stratégie offensive a porté ses fruits : le volume de correspondances intercontinentales réalisé par les trois hubs du Golfe représente aujourd’hui près de trois fois le volume des trois principaux hubs européens (Londres, Paris et Francfort), alors qu’il était équivalent en 2005.

Quelles armes peuvent déployer les grands aéroports européens pour tenir leur place dans cette compétition internationale ? En France, la place aéroportuaire parisienne a des atouts à faire valoir : plus de 20.000 opportunités de connexion en moins de deux heures sont disponibles entre les vols moyens et long-courriers depuis les pistes de Roissy-Charles de Gaulle. Pourtant, la vitalité de la filière aéronautique française est aujourd’hui menacée par ce qu’il conviendrait d’appeler des « tentations malthusiennes », cristallisées sur l’emblématique mais réducteur sujet des redevances aéroportuaires et qui envisagent la croissance du secteur comme une enveloppe limitée à diviser par une répartition artificielle des gains. Dans un environnement mondial hautement concurrentiel, la prospérité de la filière française passe au contraire par un élargissement global de l’activité qui profitera aux aéroports comme aux compagnies aériennes. Et cette montée en puissance de l’activité ne peut passer que par une politique industrielle française conquérante.

Le régulateur français, qui s’apprête à réviser le cadre de gestion de la filière, doit donc agir d’une main déterminée. Comment ? En ménageant aux aéroports parisiens les marges de manoeuvre nécessaires pour se maintenir au niveau de leurs grands concurrents mondiaux sur l’activité de hub. En les encourageant, grâce à une gestion distincte des activités aéronautiques et commerciales, à maîtriser leurs coûts et à augmenter leur productivité en réalisant de nouveaux investissements bénéfiques à tous, compagnies et passagers. En les invitant à faire preuve d’audace et d’inventivité pour le développement des faisceaux les plus stratégiques pour la place de Paris et en assumant clairement ces choix industriels.

Songeons que le trafic aérien sur les plates-formes parisiennes a crû six fois plus rapidement que le PIB français en 2014 et que les trois plates-formes de la région francilienne (Paris – Charles-de-Gaulle, Paris-Orly et Paris-Le Bourget) génèrent directement et indirectement plus de 8 % de l’emploi salarié en Ile-de-France. La filière est une réserve de valeur inestimable pour le dynamisme français. Il serait regrettable de la brider par une vision réductrice, en deçà de notre potentiel. Si ce n’est pas Paris qui attire le trafic mondial en correspondance, d’autres aéroports sauront capter cette croissance. Et il sera trop tard pour nous en désoler.