Numérique, l’appauvrissement culturel n’aura pas lieu

Numérique, l’appauvrissement culturel n’aura pas lieu

(cet article a été publié dans Les Echos du 22/12/14)

Exception française oblige, le débat sur l’évolution des biens culturels est en France plus sensible qu’ailleurs, et trop souvent brouillé par des confusions entretenues à plaisir. On confond par exemple avec application la question de l’avenir des librairies avec celle de l’avenir du livre, et celle du livre papier avec celle du livre tout court. Des problèmes fort différents, même si l’on adore les librairies et le contact des pages d’un bel ouvrage. D’un point de vue culturel, la seule question qui importe pour juger des évolutions actuelles est celle-ci : en quoi l’écosystème qui se met en place à la faveur d’internet favorise-t-il, ou non, la diversité de la création et de la diffusion littéraire ? La distribution numérique, dominée comme l’on sait par l’omniprésent Amazon, fait sur ce front l’objet de toutes les suspicions. Peut-être bien… à tort, comme tendent à le montrer quelques éléments moins audibles dans le débat public que les sirènes de l’uniformisation.

Côté offre, le catalogue d’Amazon couvre ni plus ni moins que la quasi totalité du catalogue de livres français disponibles à ce jour – sans mentionner les titres dans d’autres langues : ce n’est pas précisément ce qu’on peut appeler un maigre choix… Evidemment, sur un tel catalogue, on trouve des livres à grand tirage ; mais on trouve aussi, justement, des éditions plus confidentielles, des découvertes, jeunes auteurs ou premiers romans, ou des perles rares difficiles à trouver ailleurs. Comble de l’accès : sur Kindle, ce sont plus de 4000 grands classiques qui sont téléchargeables gratuitement. Dès lors que l’on est équipé, l’accès aux plus grandes oeuvres littéraires se fait sans aucune autre limite que celle du désir de lire. Si le principe de l’auto-édition est ancien (Proust lui-même n’avait-il pas édité son premier volume de la Recherche à compte d’auteur ? Et Montherlant La Relève du matin ?), il dispose aujourd’hui avec internet d’une audience sans précédent. Quand on sait, selon un sondage OpinionWay, que près de 1,4 millions de Français déclarent avoir rédigé un manuscrit de roman et que 400 000 l’ont envoyé à un éditeur, on mesure combien le fait de fournir un moyen aisé et non sélectif de rencontre du lectorat peut dynamiser la production littéraire. S’il est évident, parmi les textes auto-édités sur Internet, que nombre d’entre eux ont une valeur limitée, il est très probable que des œuvres de valeur s’y trouvent aussi qui n’auraient pu dans d’autres circonstances convaincre un éditeur. Suivant le principe présidant aujourd’hui à l’offre sur internet, l’offreur ne discrimine plus lui-même les « bonnes » œuvres des mauvaises, il laisse ce soin aux individus qui par leurs commentaires et leurs recommandations promeuvent ou repoussent une œuvre de façon extrêmement efficace et impartiale.

Le versant « demande » du marché culturel, justement, est d’ordinaire celui qui pèche le plus clairement du point de vue de la diversité. Le phénomène traditionnellement observé est une très grande concentration des consommations culturelles sur un nombre restreint d’œuvres. Si évidemment une répartition parfaite des consommations serait illusoire, chacun s’accorde à reconnaître qu’une consommation s’étendant le plus possible au-delà des quelques best-sellers culturels est souhaitable. Même si les espoirs de « longues traînes », fantasmes absolus de la consommation culturelle, ont été largement déçus, la distribution sur internet affiche à cet égard un bilan encourageant : en 2012 selon GfK, près de 3 livres sur 4 vendus sur internet avaient un tirage inférieur à 1000 exemplaires et, grâce sans doute à un outil de recherche performant, c’est 83% des références disponibles sur internet qui font chaque année l’objet d’au moins une transaction, contre 67% seulement pour les librairies.

Difficile de soutenir donc, au vu des éléments dont nous disposons pour l’instant, que les plateformes de vente en ligne de livre provoquent un appauvrissement de la production littéraire (ce qui ne préjuge pas des effets que ces plateformes peuvent avoir par ailleurs sur les acteurs des filières dont elles distribuent les produits). Si le foisonnement créatif, l’accès le plus large possible et la dispersion maximale des pratiques culturelles sont souhaitables car ils assurent la vitalité de la culture, alors plus que jamais le numérique est une opportunité dont il faut se féliciter.