Netflix, la France et le syndrome de la ligne Maginot

Netflix, la France et le syndrome de la ligne Maginot

(Article publié dans Les Echos du 17/03/14)

 

Jouant les taxis contre les VTC, les hôtels contre AirBnB ou les hôpitaux contre les cliniques, la France semble bloquée dans une posture défensive à l’égard de la concurrence. En dépit du remarquable travail de l’autorité de la concurrence menée de main de maître par Bruno Lasserre, nos gouvernants font trop souvent le choix la protection des rentes, sous toutes leurs formes, contre l’intérêt des consommateurs. Toute remise en cause de l’ordre existant se traduit en effet par l’appel solennel de la profession mise en cause à mettre un terme à « l’injustice » dont ils sont victimes, appel généralement suivi de mesures empressées de la part de la puissance publique, de nouvelles contraintes venant heureusement verrouiller — pour un temps parfois court il est vrai — les heureux privilèges. En adressant le 11 février à la ministre de la Culture une lettre commune réclamant une simplification des règles afin de rendre la bataille concurrentielle moins inégale, les dirigeants de TF1, M6 et Canal Plus ont peut-être apporté quelque chose de nouveau sous le soleil de la question concurrentielles en France : un infléchissement perceptible vers une réponse plus offensive que défensive. Il n’était que temps.

Les trois patrons dressent un constat alarmant de la situation : de grandes entreprises de taille mondiale affichent clairement leur volonté d’entrer sur le marché de la télévision, avec la force immense de modèles d’affaires entièrement disruptifs. Dans le contexte de la formidable convergence numérique à laquelle nous assistons, la télévision est en train de s’abstraire de toutes ses limites traditionnelles : celle du récepteur (téléviseur, mais aussi désormais ordinateur, smartphone, tablette…), celle du programme (délinéarisation de la consommation de vidéo) et, plus grave encore, celle de la fréquence (explosion à l’infini du nombre de « chaînes » potentielles). Toutes les technologies sont prêtes pour que de nouvelles offres de télévisions apparaissent, séduisant les consommateurs par leur flexibilité et leur adaptation au goût du jour. Face aux géants agiles que sont Google, Netflix ou Apple, habiles à bâtir une offre séduisante et royalement indifférents aux tabous locaux, les groupes français ne peuvent lutter à arme égale, enferrés qu’ils sont dans un cadre réglementaire datant des années 80, une époque où triomphait le minitel.

Face aux bouleversements provoqués par la bourrasque numérique, la première réaction des gouvernements français est hélas presque systématiquement l’hostilité bravache : un acteur tel que Netflix doit « se plier aux régulations qui font le succès de notre industrie », sous peine de se voir opposer « un arsenal de mesures » a ainsi déclaré Madame Filippetti, montrant ainsi sa méconnaissance de la réalité du monde numérique puisque Netflix compte déjà en France plus de 100 000 abonnés en France (un simple logiciel permet de contourner la barrière géographique théorique) ! Au lieu de se borner à invoquer la protection de l’Etat, les trois groupes français font preuve d’une attitude beaucoup plus intelligente : en substance, ils ne réclament pas la création de nouvelles contraintes pour les nouveaux entrants, mais l’abolition des contraintes actuelles qui pèsent sur eux. Ils militent notamment pour une remise en question de « l’ensemble des taxes sectorielles », une libéralisation du secteur audiovisuel et de la création, une révision des règles interdisant de publicité certains secteurs et une refonte de « l’organisation des relations entre producteurs (…) et diffuseurs ». Même s’ils semblent continuer à défendre le statu quo pourtant fortement critiqué de la chronologie des médias, ces grands groupes ont la lucidité de comprendre que leur survie exigeait une agilité nouvelle. Le futur des acteurs français de la télévision passe nécessairement par une réinvention audacieuse de toute leur chaîne de valeur. Il ne s’agit certainement pas de se protéger d’internet en cherchant à maintenir des distinctions qui n’existent déjà plus aux yeux des consommateurs, mais d’utiliser le numérique comme levier d’évolution. Pour la télévision, le numérique peut se révéler un merveilleux aiguillon à la modernisation et à la créativité, au plus grand bénéfice des consommateurs. Une leçon que le gouvernement, obsédé par l’entretien de ses lignes Maginot, devrait faire sienne.