Les étranges décisions du CSA

Les étranges décisions du CSA

(article publié dans Les Echos du 11/1/16)

On le sait, l’importance de l’emprise de la puissance publique sur les activités liées à la culture est une exception française. Sa justification est connue : il faut que l’Etat supervise lui-même la production des biens culturels que la maudite « main invisible » du marché ne saurait permettre. C’est à ce prix que nous pourrions garantir les trois piliers de la culture à la française : la diversité, l’indépendance et le rayonnement. Dans le cas de l’audiovisuel, catalogué une fois pour toute comme faisant partie du secteur culturel, et donc soumis au contrôle strict d’entités publiques ou assimilées, la « main visible » de l’Etat ne brille pourtant pas par ses réussites. Certaines décisions du CSA, gardien patenté de l’excellence théorique de notre paysage audiovisuel, ne laissent pas d’interroger les observateurs.

En autorisant le 17 décembre dernier LCI, appartenant au groupe TF1, à passer en gratuit, le CSA a pris une mesure que beaucoup réclamaient au nom de la libre concurrence entre chaînes d’informations. Mais le refus de la demande similaire de Paris Première, propriété du groupe M6, semble en revanche une incohérence voire une injustice avantageant un acteur par rapport à un autre. Pourquoi en effet reconnaître la nécessité de laisser les acteurs prendre leur risque entrepreneurial et être jugés par les téléspectateurs eux-mêmes dans un cas, et le refuser dans l’autre ?

Il n’est pas toujours aisé de comprendre la logique économique des décisions du CSA. Depuis de longues années, il refuse par exemple obstinément d’autoriser la création d’une chaîne de téléachat (demandée par les deux grands groupes français déjà cités), alors même qu’une telle chaîne, par définition autofinancée grâce à ses programmes, ne dépendrait pas d’un marché publicitaire dont la faiblesse pose problème aux autres chaînes gratuites en mal de financement. La TNT payante est aussi moribonde, notons-le, plusieurs chaînes (TF6, AB1) ayant déjà jeté l’éponge du fait de leur incapacité de trouver un modèle économique pérenne.

Difficile aussi de comprendre la logique culturelle à l’œuvre dans les décisions du CSA lorsqu’aux viles chaînes « commerciales » que seraient celles diffusant du téléachat sont préférées des chaînes telles que W9 ou NR12, dont la portée culturelle est plus que limitée.

Etrange enfin, ou pour le moins maladroite, la décision initiale d’attribuer en 2012 la chaine n°23 à Pascal Houzelot. Lorsque les promesses de promotion de la diversité se sont évaporées au profit d’une opération juteuse (la revente pour 88,3 millions d’euros d’une fréquence attribuée gratuitement), la décision du retrait de l’autorisation de diffusion était bienvenue, mais ne plaidait pas en faveur de la crédibilité du CSA.

Ces incohérences et ces palinodies semblent hélas beaucoup plus compréhensibles en termes de considérations politiques ou de jeux d’influences que de rationalités économique ou culturelle. Les libéraux le savent (et le dénoncent) : en substituant une instance, même constituée de « sages » aussi excellents soient-ils, au fonctionnement naturel du marché, on institue trop souvent le règne de l’arbitraire et des petits arrangements (et donc celui des rentes). Si l’on ajoute que la culture n’y semble en réalité pas plus favorisée que dans n’importe quel système entièrement dérégulé (les fréquences publiques se bornant à imiter les autres dans une course à l’audience qui débouche rarement sur la proposition de programmes édifiants), on voit mal quel avantage a le système actuel. Notre paysage audiovisuel, d’ailleurs, n’est pas meilleur que chez nos voisins, ce qui en soi devrait nous faire douter de ses mérites supposés.

La question des fréquences sera à terme résolue de façon très simple : la convergence des médias sur internet supprimera le problème de la rareté des canaux, les chaînes traditionnelles devenant une offre parmi l’infinité des chaînes offertes. Alors peut-être, dépourvue du pouvoir de choisir qui aura le droit d’émettre, la puissance publique se bornera-t-elle à garantir directement l’existence et la visibilité de contenus culturels de valeur (à l’image d’une chaîne telle qu’Arte par exemple). D’ici-là, souhaitons simplement que le CSA retrouve le pragmatisme et la vision qui lui permettront de prendre les décisions les moins mauvaises possibles.