Le « shadow banking » ne saurait être l’avenir de la finance

Le « shadow banking » ne saurait être l’avenir de la finance

(Article publié dans Les Echos du 14/01/1

Depuis le déclenchement de la crise financière en 2008, les critiques à l’encontre des banques se sont multipliées et sont récemment allées jusqu’à prendre la forme d’une louange a contrario du « shadow banking ». Dans leur article publié dans « Les Echos » du 29 novembre, les économistes Landier et Thesmar appellent de leurs voeux « un monde où les banques pèsent moins », au profit justement des acteurs financiers « de l’ombre » qui ne dépendent pas des règles bancaires. Une analyse qui surestime à notre sens les avantages relatifs du système désintermédié et méconnaît ceux du système traditionnel.

Il n’est sans doute pas inutile de rappeler tout d’abord que les banques traditionnelles ont pour rôle et caractéristique, à la différence des organismes de finance de l’ombre, de fournir d’indispensables services de gestion des moyens de paiement et de collecte des dépôts. Cette dimension de service public suffirait à elle seule à justifier l’existence des banques. Il existe cependant d’autres éléments forts qui plaident en faveur du système bancaire. L’immense différence de niveau de réglementation entre la finance intermédiée et désintermédiée est d’abord frappante. Alors que les banques doivent obéir à des règles prudentielles, des obligations de transparence et de contrôle sans cesse plus strictes et nombreuses, la finance de l’ombre est précisément caractérisée par son opacité. « Hedge funds », firmes de capital-investissement, agences de notation et spéculateurs de tous poils bénéficient d’un flou réglementaire. Leur multiplication est d’ailleurs précisément l’une des causes évoquées pour expliquer la crise économique mondiale.

Affirmer de plus que le crédit désintermédié permet de réduire le risque systémique, c’est méconnaître que la liberté des organismes de finance de l’ombre leur permet de s’affranchir des précautions que les banques sont tenues de prendre en matière de contrepartie. Leur degré trop élevé de prise de risque peut donc potentiellement mener à une nouvelle crise systémique, et cela d’autant plus qu’en cas de crise de liquidité, seules les banques ont accès à la banque centrale, qui est un rempart en dernier ressort. En 2008, il est clair que la rémunération des brokers à la commission a constitué une incitation importante à des engagements ignorants de la prise de risque. Les banques, en revanche, disposent d’une expertise inégalable en matière d’évaluation et de sélection des emprunteurs selon leur profil de risque.

Ajoutons que si dans le système désintermédié le risque est transmis directement aux investisseurs, le phénomène du « too big to fail » se pose potentiellement aussi pour ces organismes de l’ombre (pensons au cas d’AIG par exemple).

En somme, la fonction de transformation de maturité (l’épargne court terme transformée en prêts long terme) est remplie par les banques avec une compétence et un degré de sécurité que les organismes non bancaires ne peuvent atteindre. Certes, les auteurs cités plus haut en appellent à une plus grande réglementation du « shadow banking » pour en réduire les risques. On est cependant en droit de se demander quelle forme cette réglementation pourrait prendre, et si d’ailleurs l’imposer ne serait pas générateur pour ces organismes de coûts supplémentaires qui feraient perdre l’avantage théorique de la désintermédiation. Autrement dit, le coût de l’intermédiation est peut-être moins une rente que le prix à payer pour la sécurité. Un prix que le monde est sans doute prêt à acquitter pour éviter qu’une crise telle que celle de 2008 ne se reproduise.