Le « say on pay » et l’obsession française pour l’égalité

Le « say on pay » et l’obsession française pour l’égalité

Article publié dans Les Echos du 23/5/2013

Les rémunérations élevées de certains dirigeants sont devenues aux yeux de l’opinion et des médias le symbole d’une fracture qui s’aggrave entre les Français et leurs élites. Porté par une conception absolue de l’exigence d’égalité, le gouvernement a jusqu’à présent affiché sa préférence pour l’instauration autoritaire d’un plafond aussi radical qu’arbitraire – solution mise en oeuvre dans les entreprises publiques et même évoquée dans le privé. Il ne faudrait pas que le projet de loi en faveur du « say on pay » annoncé par le gouvernement repose sur la même obsession égalisatrice bornée.

Trouver le juste équilibre entre valeur créée et contrepartie versée

D’un point de vue économique, le plafonnement d’une rémunération apparaît comme une absurdité : l’entreprise rémunère le travail en fonction de sa productivité. Les très hautes rémunérations des sportifs ou des dirigeants sont alors analysables, dans cette optique, comme le reflet d’une valeur produite, quelle que soit sa forme. Rappelons-nous en effet le principe énoncé par l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », cette dernière pouvant être traduite par la valeur économique ou sociale apportée par le travail dont la rémunération est censée être la juste contrepartie. Tout le problème est que, en pratique, certaines hautes rémunérations semblent non le reflet de la valeur du travail fourni, mais bien plutôt l’effet pervers d’intérêts croisés, les administrateurs se votant réciproquement leur rémunération. La décorrélation parfois spectaculaire entre les revenus et la qualité effective du travail de certains grands patrons semble briser la juste équivalence entre utilité sociale et distinction procurée par les revenus, et c’est cela qui crée surtout l’indignation de l’opinion. Le haut revenu n’est pourtant pas choquant s’il traduit une valeur effectivement créée au bénéfice de l’entreprise et de la société tout entière. Tout l’enjeu du contrôle des rémunérations est de mettre en place les structures de gouvernance créant les conditions d’un équilibre entre valeur créée et contrepartie versée. Or la pratique a prouvé que certaines entreprises françaises sont parfaitement capables de prendre librement des décisions responsables concernant les hautes rémunérations afin de rétablir une corrélation directe et juste entre les deux termes de cette équation.

Publicis, les rémunérations sousmises au vote des actionnaires

Un exemple est à cet égard emblématique : celui de Publicis, pionnier méconnu d’un système plus vertueux de fixation des rémunérations. La rémunération variable de Maurice Lévy avait curieusement créé la polémique en 2012 alors même qu’elle avait été entérinée par ses actionnaires en 2008. Le groupe sollicitait déjà l’avis de ses actionnaires et liait étroitement rémunération et performance. Publicis a d’ailleurs réitéré cette démarche et annoncé que la rémunération de ses principaux dirigeants sera soumise à l’approbation des actionnaires lors de sa prochaine assemblée générale. Cette démarche volontaire d’une entreprise en faveur d’un « say on pay » proche des pratiques en vigueur au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis et sur laquelle les Suisses se sont prononcés en mars dernier pourrait, souhaitons-le, préfigurer un mouvement plus vaste de la part d’autres entreprises françaises désirant instaurer librement plus de transparence dans les modes de rémunération.

 

Ce mode de détermination et la stricte soumission des gratifications à des critères de performance exigeants seraient de nature à rétablir le lien perdu entre l’ « utilité commune » apportée par le travail et la « distinction sociale » conférée en échange. A travers ce lien, c’est aussi la confiance des Français en leurs dirigeants économiques qui se trouverait renforcée. Il s’agirait en tout cas de mesures plus économiquement efficaces et socialement intelligentes qu’un diktat arbitraire sur des hautes rémunérations traitées de manière indifférenciée.