L’avenir du livre : réponse à quelques questions posées par le site Ecosocioconso.com

L’avenir du livre : réponse à quelques questions posées par le site Ecosocioconso.com


 Quelles sont les prévisions pour le marché du livre numérique ?

Dans certains pays, le livre numérique connaît un développement important : aux Etats-Unis, il représente déjà 30% des ventes des livres grand public. En 2017, la barre symbolique des 50% devrait être franchie, accomplissant un gigantesque basculement symbolique  de la norme du livre.

En France en revanche, même si le développement du marché du livre numérique est très rapide (il a plus que doublé entre 2012 et 2013), il reste à l’heure actuelle marginal : 44 millions d’euros seulement par rapport aux 4 milliards d’euros du marché total (soit 1,1% du marché seulement pour le numérique !). Le livre papier domine encore en France. Les prévisions par les experts des évolutions à 4 ans varient entre 5% et 36% du marché pour le numérique. Je dirais néanmoins que si le rythme est incertain, à moyen terme la domination du livre numérique ne fait guère de doute.

 

  Quelles sont les raisons pour vous de la baisse des ventes physiques  des livres ?

Il faut distinguer deux effets. Un effet de substitution d’abord : la lecture sur papier est partiellement remplacée par la lecture sur écran. Second effet, plus explicatif à mon sens : le recul de la lecture. Autrefois, il faut le rappeler, l’écrit était beaucoup plus rare et la communication était avant tout orale : l’Iliade ou l’Odyssée étaient des traditions orales colportées par des rhapsodes. Ce n’est qu’avec Gutenberg et la diffusion du livre imprimé que l’écrit s’est démocratisé.

Avec le numérique, nous sommes en train de sortir de la civilisation de l’écrit pour entrer dans celle de la vidéo. Songeons qu’il se télécharge chaque année sur YouTube l’équivalent de la durée de 6000 ans de vidéos (100 heures par minute) ! Si nos contemporains disposent de plus de temps de loisir qu’autrefois, ils ont aussi considérablement diversifié leurs activités. Le temps consacré à la lecture ne peut plus être le même qu’aux siècles précédents. Lire ne correspond plus à l’esprit du temps, qui favorise l’interactivité, la concentration courte et le multitasking. On peut s’en lamenter (c’est mon cas, car j’y vois un vrai drame intellectuel) ou s’en féliciter, c’est un fait sociologique contemporain indéniable.

Le numérique est-il responsable de la baisse des ventes physiques ?

Comme je viens de le souligner, il faudrait plutôt dire que le numérique accompagne un mouvement sociologique de fond qui a pour conséquence la baisse des ventes physiques. Néanmoins il est exact que le numérique pose en soi un défi redoutable au livre : comme la musique et la vidéo, il est devenu un simple fichier informatique susceptible d’être reproduit, échangé en-dehors de tout contrôle. Dès lors c’est tout son écosystème qui est menacé : les libraires connaissent les problèmes des disquaires, les éditeurs ceux des majors de la musique, les écrivains ceux des artistes. C’est tout l’équilibre traditionnel du financement du livre qui est bouleversé.

La façon de consommer le livre a-t-elle changé avec l’arrivée du numérique ?

C’est moins à proprement parler l’acte de lecture qui a changé pour l’instant que la façon dont on y parvient. La communication via les médias est concurrencée par de nouveaux moyens de rencontre entre les livres et leurs lecteurs potentiels. Les auteurs peuvent entrer en contact directement avec les lecteurs : certains écrivains émergent ainsi du monde des blogs et des textes proposés gratuitement en ligne avant de devenir des succès planétaires, comme par exemple E.L. James, l’auteur de la trilogie Fifty Shades of Grey. Mais surtout, les moteurs de recommandation des sites de vente en ligne proposent un conseil de lecture personnalisé d’une finesse sans précédent grâce à l’analyse de notre comportement et de nos achats passés.

Avec le numérique, quels sont les nouveaux acteurs de la distribution et en quoi concurrencent-ils les acteurs historiques de la distribution ?

Impossible évidemment de ne pas parler du rouleau-compresseur que sont les sites de vente en ligne en général et Amazon en particulier. Aucune librairie ne peut concurrencer la largeur du choix et, encore une fois, le puissant mécanisme de suggestion de ces sites. Si l’on excepte le conseil personnalisé, le seul avantage des librairies traditionnelles (et j’en suis d’autant plus désolé que j’adore y passer des heures) était la possession immédiate du produit. Mais avec la livraison de plus en plus rapide (Amazon teste la livraison le jour même), elles perdent leur seul atout réel. D’autant plus qu’avec le livre numérique, la réception sur votre liseuse est elle instantanée, et cela sans avoir à sortir de chez soi.

Il reste aussi à l’heure actuelle un marché pour les livres de divertissement et de vie pratique qui sont disponibles à proximité immédiate des lieux d’achat de produits courants (comme les grandes surfaces alimentaires) et achetés exactement dans le même esprit que l’on achète un Blu-Ray. C’est de la lecture « plaisir » ou « efficacité » qui ne colle pas exactement avec l’image de culture exigeante que l’on veut souvent associer à cette activité, mais qui n’en est pas moins respectable à mon sens.

Comment voyez-vous l’évolution du secteur dans les prochaines années ?

Il ne faut pas confondre le livre et son écosystème. Si j’ai du mal à ne pas être très pessimiste pour le système traditionnel de distribution en librairies, je suis en revanche formidablement optimiste concernant le livre en lui-même. Même s’il n’est plus forcément en papier, le livre ne mourra jamais.

Il va d’abord y avoir une répartition progressive des formats, le lecteur arbitrant entre numérique et papier. Le format papier ne disparaîtra pas mais sera peut-être de plus en plus réservé aux beaux livres — livres d’art, de collection. Il y a de plus certains livres qui nous tiennent à cœur et qui méritent à nos yeux d’être stockés en papier : on peut imaginer que nous pourrons demain aisément les faire imprimer à la demande. Au-delà de cet arbitrage, on peut imaginer que le livre en tant qu’œuvre évoluera : plutôt que d’être nécessairement un texte pur fermé sur lui-même, des versions hybrides d’œuvres littéraires pourront apparaître, mêlant texte, son, image, vidéo et divers moyens d’interactivité. Une panoplie d’expressions qui me fait penser à ce roman de Robert Brasillach, Les sept couleurs, où chacune des sept formes littéraires (récit, journal, théâtre, monologue, etc.) constitue la matière de l’oeuvre. Une chose est certaine : quels que soit le support, la forme ou l’écosystème, des œuvres artistiques continueront toujours d’être créées, d’être appréciées et partagées.