«La diversité des écrans va favoriser le développement de la vie du film en-dehors de la salle»

«La diversité des écrans va favoriser le développement de la vie du film en-dehors de la salle»

Cette interview a été publiée dans L’Opinion du 7 décembre 2013

Le cinéma se cherche de nouveaux modes de financement, alors que la production française traverse une crise dont les issues paraissent encore floue.

Les faits – Le cinéma français sort d’une année 2013 au cours de laquelle les films hexagonaux ont perdu du terrain face à la production américaine (33,3% contre 53,9%). «Pour la première fois depuis 10 ans, aucun film français ne réalise plus de 5 millions d’entrées», explique le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Il y en avait trois en 2012. Alors que le monde du cinéma se réunit ce mercredi pour évoquer son financement, Olivier Babeau économiste, professeur des universités en stratégie et spécialiste du cinéma, explique à l’Opinion comment le secteur doit impérativement sortir de ses inerties et de recettes datées.

La fréquentation des salles a baissé de 5% l’an dernier, seuls trois films français sont parmi les 20 meilleures entrées, comment peut-on redynamiser la production du cinéma français ?

Il est devenu clair que le système de soutien au cinéma français doit être remis à plat. Alors qu’aujourd’hui les débats sont avant tout orientés autour de la façon dont ses recettes peuvent êtres maintenues ou augmentées, il est temps de reconnaître que les ressources importantes consacrées sont mal employées. Le diagnostic est désormais connu et partagé : perversité d’un système de préfinancement à 100% qui favorise l’augmentation des devis moyens et socialise les pertes tout en privatisant les bénéfices, surproduction filmique, concentration en pratique des producteurs et des acteurs à l’affiche, diversité discutable de la création culturelle obtenue… Pourtant, l’avenir du film ne peut pas passer par le maintien d’un système qui a fait ses preuves au milieu du siècle dernier. Le cinéma français doit se rendre compte qu’Internet est à la fois un immense défi et une formidable opportunité : les plateformes de streaming vidéo et d’échange telles que Youtube abolissent en particulier les barrières entre producteurs et spectateurs, favorisent par crowdsourcing l’émergence des thèmes et des acteurs, donnent accès à de nouveaux leviers de financement et de monétisation… La diversité des écrans et l’accessibilité permanente du catalogue vont favoriser un développement nouveau de la vie du film en-dehors de la salle, donnant enfin à de nombreuses œuvres française une chance de trouver leur public, y compris à l’international.

 

Mercredi, le CNC dévoilera le rapport Bonnell, qui doit ouvrir sur de nouvelles pistes pour le financement de la production audiovisuelle. Quelles seraient selon vous les idées réellement innovantes ?

Frédéric Bastiat fustigeait l’intervention de l’Etat en matière culturelle qui revenait toujours à « ébrécher le salaire de l’artisan pour constituer un supplément de profit pour l’artiste »… Si l’on accepte tout de même l’idée d’utilité d’une intervention publique dans la production culturelle du fait de ses externalités positives, cette intervention doit se faire dans la transparence et dans l’efficacité. Toute réforme devrait avant tout être soumise à ces deux principes. La transparence : il faut avoir le courage de montrer très clairement ce que la collectivité paye et mettre un terme à l’opacité de la répartition de la valeur chez les producteurs stigmatisée par la Cour des comptes. Le régime aux dérives scandaleuses des intermittents du spectacle représente un coût qui devrait être plus franchement chiffré et assumé — quitte à le réformer enfin. L’efficacité : l’Etat doit éviter de se transformer en défenseur des avantages acquis et ne pas entraver le développement des nouveaux modes de consommation et de production. Le cinéma est une création culturelle qui a cent ans (seulement) qui doit évoluer, comme toutes les créations culturelles. Le véritable enjeu pour les pouvoirs publics est de dynamiser la création culturelle en la laissant la plus libre et diverse possible, y compris en encourageant la concurrence et sa dimension purement privée.

 

La France produit beaucoup de films (279 en 2012), n’est-ce pas malgré tout le signe d’une bonne santé ?

Si le nombre de film est en effet un indicateur (parmi d’autres) de fécondité culturelle, il ne doit pas être pris comme fin en soi et justifier une augmentation à l’infini des productions. Sur les films produits en 2012, près de la moitié ne dépassent pas le seuil des 100 000 spectateurs. Beaucoup de petits films sont ainsi produits, alors que manquent dans le même temps les films dits « du milieu », dont le devis est compris entre 4 et 7 millions d’euros. Les grosses productions sont véritablement des produits commerciaux calibrés en conséquence, ce sont d’ailleurs elles que les chaînes privées financent en priorité. On peut penser que l’intervention de la collectivité est alors inutile : l’initiative privée s’en charge parfaitement. Il faudrait en revanche focaliser l’aide sur un nombre beaucoup plus restreint de films, ceux qui sont les plus difficile à produire. Une aide plus ciblée aurait un « rendement culturel » plus efficace.

 

Les chaînes de télévision sont liées par une importante obligation de financement, TF1 et M6 réclament une baisse de cette contribution, faut-il les écouter ?

Le dépit de ces chaînes est compréhensible. On les oblige à continue d’acheter cher un produit qui a perdu de sa valeur : le cinéma à la télévision ne fait plus recette, la sacro-sainte soirée cinéma étant de plus en plus remplacée par des séries plus fidélisantes à l’audience plus prévisible. Il faut supprimer les soirées interdites au cinéma à la télévision, comme le samedi soir et revoir en profondeur les obligations de financement qui arrangent certes un système assoiffé de moyens mais dont la légitimité économique comme culturelle est remise en cause. A l’heure de la consommation délinéarisée, cela n’a plus de sens, de même que la chronologie des médias doit être rendue plus flexible, afin de permettre aux films qui n’ont pas eu leur chance en salle d’être presque immédiatement disponibles en VoD.

Les salles, quant à elles, doivent à terme évoluer vers une offre beaucoup plus premium (sièges inclinables, services associés,…) afin que la différence d’expérience de consommation continue à justifier le déplacement, quitte à augmenter le prix de la place, comme cela se fait en ce moment aux Etats-Unis ou au Japon.

 

L’avance sur recettes, remboursée seulement dans 5% des cas selon la Cour des comptes, doit-elle être supprimée ? Le remboursement risquerait-il de menacer la rentabilité de certains films ?

Il faut sans doute revoir les conditions de fonctionnement de ce système, mais pas le supprimer. Un prêt qui n’est pas remboursé constitue une subvention directe, il faut alors qu’elle soit désignée comme telle. Cette anomalie concernant le remboursement pose surtout la question de la cohérence et encore une fois de la transparence du système. Quant à la question plus générale de la rentabilité, elle est de toutes façons reposée avec force par internet : le cinéma va à l’avenir pouvoir trouver de nouveaux débouchés et de nouvelles sources de financement en s’inscrivant dans le nouvel écosystème du numérique, mais cela impliquera en particulier une baisse des coûts de production et pas mal d’innovations dans la forme que le produit « film » prendra. Une bonne nouvelle pour la vitalité créative.