La démocratie entre chien et loup : le désarroi de l’économiste face à la politique

La démocratie entre chien et loup : le désarroi de l’économiste face à la politique

Cet article a été publié dans La Tribune du 22/11/2016

Il existe une jolie expression française pour décrire cet instant incertain où le jour n’a pas tout à fait cédé la place à la nuit : « entre chien et loup ». Dans la pénombre crépusculaire, il devient impossible de discerner un chien d’un loup. A l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes placés entre la stupeur de l’élection d’un candidat américain et l’appréhension de futurs votes français (aux primaires puis à la présidentielle) dont on commence à soupçonner qu’ils soient eux aussi imprévisibles. Les repères qui nous apparaissaient hier clairement se brouillent, faisant d’un processus que l’on croyait domestiqué un incontrôlable animal sauvage.

Certains tabous ne sont pas brisés

Tout au long de la primaire de droite, les candidats auront fait assaut de propositions économiques, parfois développées sur plusieurs centaines de pages. Comme d’autres, je me suis employé à commenter ces programmes pour en faire ressortir les points saillants, les choix implicites, les insuffisances et parfois les contradictions.  Je pourrais continuer encore ce travail, signalant par exemple que les tabous de l’introduction d’une part de capitalisation dans notre système de retraite, ou la mise en concurrence de la sécurité sociale avec des assurances de santé privées moins chères et plus performantes n’ont pas été brisés dans une campagne qu’on s’est plu à décrire comme le printemps du libéralisme. Je pourrais aussi écrire qu’aucun projet ne prend vraiment la mesure du tsunami numérique qui arrive sur nous, et que les mots blockchain, transhumanisme, intelligence artificielle, voitures autonomes auraient dû être placés au centre et non en constituer des ornements marginaux.

Se faire élire en alignant avec constance les incohérences

Mais à quoi bon ? Le découragement peut légitimement saisir l’économiste, comme d’ailleurs aussi tout partisan du système démocratique. Donal Trump a en effet montré qu’il était possible de se faire élire en alignant avec constance les incohérences, les invraisemblances et les outrances en matière économique (notamment…). Anything goes, comme diraient les Américains. On pourra gloser longtemps sur les raisons du choix de Trump par les électeurs (la corruption de son adversaire, la volonté de rompre avec le système, etc.), il reste une chose certaine : en matière économique, le choix de Trump s’apparente de façon assez incontestable à une décision absurde du peuple américain. Bien des facteurs rentrent sans doute en ligne de compte dans le choix de glisser un bulletin dans l’urne, du plus superficiel (la démarche, la couleur d’une cravate, la « bonne tête », etc.) au plus enraciné (l’adhésion à un marqueur symbolique fort comme la peine de mort ou l’avortement), mais ce qui est certain, c’est que la compréhension des enjeux économiques n’y occupe qu’une place très limitée.

 Une culture économique si peu répandue…

On dit souvent qu’un homme politique n’est pas élu sur son bilan mais sur son programme. Est-ce même le cas ? On est toujours surpris d’entendre, au travers des commentaires sur les réseaux sociaux, ce que certains ont retenu des propositions ou compris de leur sens. La culture économique est sans doute la chose la moins bien répandue dans nos sociétés démocratiques. En France, disons-le, elle est très faible. La science économique est traversée de débats, parfois violents et profonds, et il ne s’agit certes pas d’attendre une réponse univoque sur tous les sujets. Mais on peut penser que les choix en faveur de candidats extrêmes sont en l’occurrence moins le reflet d’une profession de fois économique que le reflet d’une ignorance, tout simplement. C’est elle qui permet, conjuguée à l’étonnante amnésie des foules, de proférer les plus incroyables insanités économiques sans s’aliéner les électeurs.

Pour une éducation à l’économie

Depuis son apparition en Grèce antique, la démocratie a toujours été un système politique fragile, risquant en permanence de basculer dans la dictature des démagogues (lorsque le peuple s’enchaîne en croyant naïvement prendre le pouvoir au travers d’un homme providentiel) ou l’oligarchie (lorsque le pouvoir est confisqué par des intérêts particuliers). La crédulité et son cortège de déclinaisons (fondamentalisme, haine de l’autre, idéal de fermeture sur un entre-soi idéalisé) sont toujours le résultat de l’ignorance. Elles sont réduites par le savoir. Certes, les solutions au vacillement démocratique doivent être en partie institutionnelles, en favorisant le renouvellement systématique des élus par exemple, mais la réponse à plus long terme devra aussi passer par une éducation économique indispensable à l’exercice de la citoyenneté.

Elle fait aujourd’hui cruellement défaut. Dans une société où les marchés sont mondialisés et l’activité marchande omniprésente, une connaissance honnête, non idéologisée des mécanismes de l’économie et des entreprises est particulièrement souhaitable. Un élément à rajouter au « socle de connaissances de base » indispensable au citoyen éclairé. Voilà sans doute un point oublié des programmes des différents candidats en lice, mais dont l’impact in fine sur notre démocratie, si tant est qu’il ne soit pas déjà trop tard, serait considérable.

« L’oiseau de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit », écrivait Hegel. Il y a beaucoup de façon d’interpréter cette phrase, mais le contexte politique actuel suggère une signification particulière. Lorsque l’obscurité progresse, nous avons plus que jamais besoin que la raison, dont la chouette d’Athéna est l’allégorie, prenne son envol pour venir nous guider.