Google érigé en grand Satan numérique : et si nous manquions l’essentiel ?

Google érigé en grand Satan numérique : et si nous manquions l’essentiel ?

(Article publié dans l’hebdomadaire La Tribune du 4/7/14)

 

Née en 1998, Google a connu une expansion fulgurante qui fait de cette société, une quinzaine d’années plus tard, le symbole par excellence de la firme hégémonique. Les reproches formulés, de critiques en procès, sont considérables, érigeant la firme aux jumelles en menace polymorphe pour la concurrence, le droit d’auteur, la création artistique, la vie privée, la vie démocratique et même plus fondamentalement l’humanité telle qu’on la connaît. Cependant, en faisant de Google la référence obsessionnelle de toutes les attaques, nous perdons de vue l’essentiel : la firme n’est pas la cause génératrice des problèmes, elle ne fait que cristalliser les enjeux du monde numérique. La focalisation sur Google comme Grand Satan numérique fait perdre de vue trois débats fondamentaux qui devraient avoir lieu.

Le débat économique tout d’abord. La digitalisation du monde a déplacé les sources de création valeur et les points de contrôle, créant de très puissants effets de concentration. Les modalités de production et de distribution connaissent d’inéluctables transformations appelant une remise à plat des régulations afin d’entretenir une dynamique d’innovation qui profite à tous. Les structures, en particulier fiscales, sont encore trop marquées par la volonté de conserver l’existant plutôt que par celle d’accompagner au mieux les mutations.

Le second débat est politique. Les nouveaux moyens de communication et d’échanges concurrencent plus que jamais la légitimité du pouvoir représentatif tout en donnant à ce dernier des possibilités orwelliennes de surveillance totale (possibilité largement utilisées, comme Snowden l’a montré). La crise de l’autorité démocratique traditionnelle, la disparition de la possibilité même de la vie privée et l’exposition publique infinie de tous nos faits et gestes sont des perspectives qui devraient faire l’objet de prises de conscience collectives dont les récents débats sur le droit à l’oubli ne sont encore que de trop timides prodromes.

Le débat civilisationnel enfin. Le plus glaçant. La société telle qu’on la connaît va subir dans les prochaines décennies un bouleversement fondamental avec la grande conjonction de l’intelligence artificielle et du transhumanisme. Alors que, grâce à l’intelligence artificielle, les machines vont pouvoir rejoindre (et dépasser) l’intelligence humaine, l’être humain va avoir accès à des ressources biotechnologiques nouvelles pour accroître ses capacités physiques et intellectuelles, faisant de lui, selon le terme consacré, un transhumain. Dans le monde qui naîtra de cette conjonction l’ensemble de nos structures économiques et sociales (que l’on songe à la disparition des emplois humains et au système d’assurance maladie) sera obsolète. Plus préoccupant encore, la probable émergence d’humains de secondes zones, nouvelle caste d’intouchables du XXIe siècle : les humains non augmentés. Que les créateurs de Google soient des fervents zélateurs du transhumanisme (c’est-à-dire de l’utilisation maximale des possibilités données à l’homme de se transformer par la technologie) n’est pas en soi important : Google n’est qu’un accélérateur d’un mouvement beaucoup plus large qui aura lieu de toute façon ; elle n’est que l’instrument à travers lequel les problèmes s’expriment et progressent, et non les problèmes eux-mêmes.

Incroyablement puissante, innovante et ubiquitaire, Google peut certes éveiller des craintes. Mais en devenant une référence-valise aux maux de notre modernité numérique, la firme nous empêche de les penser correctement. Cette référence ultime trop facile suggère implicitement que la racine du mal serait à trouver dans une sorte de volonté maléfique de la firme. Comme la méchante sorcière, il suffirait alors qu’un vaillant chevalier lui plante un couteau dans le cœur pour que le soleil luise à nouveau sur un monde rasséréné. Un espoir illusoire qui dispense d’aborder avec courage les considérables débats sur des sujets aussi vertigineux que la fin du travail, la surveillance généralisée, l’eugénisme ou la manipulation du vivant.