Football : avec la taxe à 75%, Hollande marque contre la France

Football : avec la taxe à 75%, Hollande marque contre la France

(Cet article a été publié dans Le Figaro du 26/10/13)

Commencée comme une bravade de campagne, la « contribution exceptionnelle de solidarité » sur les très hautes rémunérations est devenue depuis l’élection présidentielle le boulet d’un gouvernement pris entre l’absurdité d’une promesse injustifiable — en dépit des référence à son énigmatique « justice » — et la nécessité politique de la mettre à exécution. Retouchée et transformée à mesure que son impossibilité et ses dangers apparaissent, excluant désormais les professions libérales, les artistes et acquittée directement par l’employeur et non par le salarié, elle illustre plus que jamais l’incapacité de nos dirigeants à soumettre leurs choix fiscaux au critère de la simple efficacité économique.

Les revenus tirés de la mesure ­— de l’aveu du gouvernement, 210 millions d’euros pendant deux ans, soit 0,3% des recettes de l’impôt sur le revenu ­— semblent un gain bien faible en regard des dégâts potentiels. Dégâts en termes d’image, tout d’abord, occasionnant une perte difficilement quantifiable mais bien réelle d’attractivité pour notre territoire : détournement d’investissements, délocalisation de grands groupes, exils de personnes représentant d’immense potentiels d’innovation et de création d’emplois, etc. Quoiqu’en dise Bernard Cazeneuve, cette taxe s’assimile à une taxe sur la réussite, qu’elle soit sportive ou managériale, alors même que ceux qui réussissent et payent déjà beaucoup d’impôts ne devaient pas avoir  particulièrement l’impression de ne pas être déjà « solidaires ».

Au-delà de la dégradation de son attractivité, la France risque de porter un coup dur à certains secteurs aux équilibres et aux contraintes particulières, parmi lesquels le football professionnel. Si les salaires importants sont indispensables à la venue des meilleurs joueurs, ils constituent un poids qui ne cesse de s’alourdir avec l’intensification de la concurrence internationale entre clubs. La situation financière de ces derniers reste donc, hormis les cas particuliers du PSG et de Monaco, assez fragile. Un club tel que Bordeaux par exemple devrait afficher à l’issu de la saison 2013-2014 un déficit net de 17 millions d’euros environ ; pourtant 14 de ses joueurs sont concernés par la taxe, ce qui devrait théoriquement l’amener à verser 4 millions d’euros en plus. Dans ce contexte particulier, l’introduction de la taxe à 75% représenterait un alourdissement subit et particulièrement conséquent de la masse salariale, et ce d’autant plus que cette taxe s’appliquerait de façon rétroactive aux salaires versés en 2013, bouleversant les prévisions budgétaires. Nicolas de Tavernost, président du directoire de M6, actionnaire du club, a logiquement annoncé qu’une semblable mesure pourrait l’amener à reconsidérer sa participation, ce qui jetterait le club bordelais dans une grave crise de financement. En plafonnant le montant de la taxe à 5% du chiffre d’affaires, la ministre des Sports ne prend pas réellement en compte la fragilité du modèle économique, comme elle le prétend : au-delà de l’arbitraire complet de ce taux  — mais 75% n’est-il pas aussi un taux arbitraire ? —, prendre le résultat d’exploitation comme assiette au plafonnement aurait eu plus de sens, car au moins les coûts inhérents à la production auraient été pris en compte. Un chiffre d’affaires ne dit rien en lui-même de la solidité financière d’une entreprise, mais pour comprendre cela il faut sans doute avoir un jour vu une entreprise en vraie….

Il est difficile de prévoir les conséquences exactes, directes et indirectes, d’un maintien de la mesure pour le secteur particulier du football. On peut néanmoins craindre à court terme de réels problèmes budgétaires pour les clubs, et à moyen terme une baisse du niveau des joueurs de la Ligue 1 française, appauvrissant ainsi un spectacle apprécié par des millions de Français. L’Etat même y perdrait, puisque les 700 millions d’euros d’impôts et charges sociales déjà versés chaque année par les clubs risqueraient de se réduire.

S’il n’est pas certain que la grève annoncée par les dirigeants du football français soit approuvée par l’opinion, le caractère radical d’une telle mesure témoigne en tout cas de la vive inquiétude des clubs face au caractère économiquement désastreux d’une mesure avant tout idéologique. Nos gouvernants cherchent à concilier dans les politiques qu’ils mènent la flatterie électorale et la logique économique. En vain, la première l’emportant souvent aux dépens de la seconde. Alors que la raison imposerait de faire la balance entre les coûts totaux et les recettes d’un dispositif ­— c’est d’ailleurs le sens de l’étude d’impact désormais imposée pour chaque loi, mais dont on peut se demander si elle est toujours menée avec réalisme ­—, le cas du football montre, comme l’avaient fait en leur temps les 35 heures, tout ce qu’une mesure électoraliste soutenue contre tout bon sens peut contenir d’effets négatifs en pratique.