«Fermer un marché n’est jamais une bonne nouvelle»

«Fermer un marché n’est jamais une bonne nouvelle»

(interview publiée dans L’Opinion du 30 juillet 2014)

L’économiste, professeur des universités et spécialiste des médias,
demande que le CSA accompagne l’émergence de nouveaux modèles
au lieu de vouloir préserver un système «agonisant»

Faut-il voir la décision du CSA comme une atteinte à la libre concurrence ?

Cristalliser les positions des acteurs en place n’est pas une solution satisfaisante. Le CSA fonde sa décision sur la volonté de ne pas déséquilibrer des acteurs gratuits déjà peu solides ; ce faisant il gère la crise par une décision arbitraire sans apporter de solution. Au lieu de tenir la main de l’écosystème actuel qui agonise, le CSA devrait accompagner l’émergence de celui de demain. L’émiettement des audiences qui provoque le recul des recettes publicitaires est en effet l’heureuse conséquence du choix plus large dont profitent les consommateurs. Vouloir artificiellement limiter l’offre pour maintenir les recettes publicitaires, c’est sacrifier la fin du système (la satisfaction du consommateur) pour sauvegarder ses moyens. Une absurdité.

Est-ce le rôle d’une institution publique de choisir le nombre de chaînes d’info en continu à disposition du public ? 

Le seul juge de paix vraiment légitime est celui du marché, c’est-à-dire à travers lui les individus eux-mêmes. Les arguments de NextRadio TV (défendant la position de BFM) ou de Canal Plus (défendant celle d’i-Télé, mais qui dans le même temps réclamait la gratuité pour Planète+ !) ne sont pas recevables : d’un point de vue concurrentiel, la fragilité financière des acteurs en place ne saurait justifier l’interdiction d’entrée de nouveaux entrants. Fermer un marché n’est jamais une bonne nouvelle pour la qualité du service fourni et l’innovation. Qu’on le veuille ou non, cela revient toujours à créer des formes de rentes. Le CSA s’improvise gardien de réserve au lieu d’être l’arbitre de la sélection naturelle. Il faudrait plutôt laisser les acteurs entrer en compétition pour proposer l’offre la plus attractive. Certes, il y aurait probablement à terme un processus de concentration, mais l’offre ainsi émergente serait réellement la meilleure, et non celle qui a su profiter des barrières à l’entrée. La sélection n’aurait pas été fondée sur le choix forcément contestable d’un groupe de « sages », mais sur celui, bien plus légitime, des consommateurs.

Y a-t-il un risque pour le pluralisme de l’information ?

Je ne crois pas. L’audiovisuel n’est désormais qu’une partie de plus en plus petite des médias au sens large : on assiste à une diversification sans précédent des sources d’information disponibles et consultées. Les 18-24 ans désormais regardent plus internet que la télévision… Ils seront les consommateurs majoritaires de demain.

L’économiste, professeur des universités et spécialiste des médias,
demande que le CSA accompagne l’émergence de nouveaux modèles
au lieu de vouloir préserver un système «agonisant»

Le CSA a mené une étude d’impact dont les résultats, de toute évidence, sont très différents de celles menées par TF1 et M6, comment expliquez ce différentiel ? 

Il faudrait analyser en détail toutes les hypothèses formulées pour expliquer la différence. En tout état de cause, il est très difficile d’anticiper les effets réels de décisions de cette importance sur l’audiovisuel car ils dépendent essentiellement d’une variable peu prévisible : le comportement des consommateurs.

Faut-il revoir le processus d’attribution des fréquences ? Si oui, à quelle option penseriez-vous ?

La question est à mon sens d’ores et déjà obsolète. Ouvrons les yeux sur l’avenir de la TV, qui est en train de se fondre dans internet : la consommation se délinéarise et s’abstrait des canaux traditionnels. A moyen terme (sans doute plus rapidement qu’on ne le pense), le principe de fréquence n’aura plus de sens puisqu’internet, via le poste TV connecté, donnera accès à une infinité de fréquences. La TV, si l’on veut, ressemblera beaucoup plus à YouTube : une infinité de chaînes disponibles et choisies librement. La situation actuelle où une institution publique choisit ce que le spectateur a le droit de voir, s’improvisant juge du niveau convenable de diversité de l’offre, paraîtra alors aussi incongrue que l’ORTF.