Et si « partir des usages » n’était pas l’enterrement de la politique culturelle mais bien son avenir ?

Et si « partir des usages » n’était pas l’enterrement de la politique culturelle mais bien son avenir ?

(Cet article a été publié dans La Tribune du 16/11/14)

Et si « partir des usages » n’était pas l’enterrement de la politique culturelle mais bien son avenir ?

 

Lors des Rencontres cinématographiques de Dijon, en octobre, la ministre de la Culture Fleur Pellerin a tenu un discours particulièrement novateur en matière de politique culturelle : dans le monde numérique, a-t-elle soutenu en substance, la priorité est de « partir des usages des consommateurs » pour aider le public à accéder aux œuvres qui auront de la pertinence pour lui. Ce discours a déclenché de violentes critiques dénonçant notamment « un enterrement de l’idée même de ministère de la Culture ».

Un tournant radical par rapport aux autres ministres de la culture

Les déclarations de la ministre représentent en effet un tournant radical par rapport à celles de ses prédécesseurs. Loin de représenter une capitulation de la politique culturelle, elles réalisent au contraire à notre sens une modernisation bienvenue de son expression. Pour le comprendre, il faut sans doute dissiper deux idées reçues à propos de la culture.
La première est l’opposition radicale entre logique de demande et logique d’offre. Selon cette vulgate, nous aurions le choix entre un asservissement aux désirs forcément médiocres de la foule (la « demande ») et le choix forcément juste et éclairé d’une institution publique des expressions culturelles à financer et à encourager. La seconde idée reçue en découle : l’opposition entre logique commerciale et logique publique. Comme le marché libre (qui est soumis à la demande) est censé s’opposer à la diversité culturelle, cette dernière n’est par conséquent possible qu’à travers l’intervention d’un agent régulateur désintéressé. La production culturelle via des circuits privés, soumise à la loi d’airain du profit, est ainsi associée à une fatale uniformisation des productions culturelles.

Une double méfiance vis à vis du choix libre des individus

La double méfiance vis-à-vis du choix libre des individus d’une part et de l’initiative privée en matière culturelle d’autre part a pour conséquence qu’en France, jusqu’à présent, il semblait indiscutable que la culture devait être abstraite des affres de la dépendance aux caprices du consommateur et qu’une « bonne » expression culturelle était forcément, à un moment ou à un autre, prise en charge, encadrée, filtrée par l’État. Sous peine d’être suspecte. Il revenait ainsi à une institution publique ou assimilée de sélectionner les œuvres proposées au bon peuple.

Un retour en force de la foule dans le monde numérique

Dans la culture comme dans d’autres domaines, le monde numérique est en train de connaître un retour en force de la foule et de l’initiative privée. Nous assistons en effet à une fantastique réappropriation de la pratique culturelle par les individus, aux dépens de tous les médiateurs créés pour l’organiser. Cela ne plaît certes pas aux institutions culturelles, si prégnantes dans notre pays qu’elles nous ont convaincus que passer par eux valait caution de qualité et qu’à l’inverse ne pas dépendre d’eux était une preuve d’insignifiance. Des plateformes d’hébergement telles que YouTube ou Dailymotion sont des leviers incroyablement puissants d’expression et de diffusion culturelle. En permettant à des millions d’individus de découvrir, partager, évaluer et commenter des œuvres, ces sites sont des forces de diffusion de contenus, d’émergences d’auteurs et de thèmes d’une puissance immense.

Comment soutenir que l’extraordinaire foisonnement des reprises, pastiches et œuvres originales échangées sur internet ne constitue pas en soi une diversité culturelle jamais vue dans l’histoire humaine ? Comment ne pas voir une vitalité culturelle jubilatoire dans l’effervescence des échanges, la création d’innombrables groupes d’affinités liant des fans à travers le monde ?

Les intermédiaires traditionnels court-circuités

Le numérique est l’ère de l’accès (comme le souligne Jeremy Rifkin) et du décloisonnement. Les intermédiaires traditionnels disparaissent ou sont court-circuités ; les distinctions entre amateur et professionnel, consommateur et créateur, émetteur et récepteur, deviennent moins nettes.
Cela sonne-t-il le glas de la politique culturelle ? Sans doute pas, mais cela en modifie nécessairement le sens.

Le nouveau rôle du ministre de la culture: garantir l’accès aux contenus

Elle ne peut, dans ce monde nouveau, rester fondée sur les logiques d’hier : plutôt que de sélectionner et formater les contenus, d’inciter et d’aiguiller le consommateur pour favoriser certaines formes de cultures, le nouveau rôle d’un ministère de la Culture doit être de garantir l’accès aux contenus (en éliminant la fracture numérique notamment, qui est devenue de fait une fracture culturelle) et de stimuler leur création afin d’en maximiser le foisonnement. Plutôt que de reposer sur un système de prélèvement et redistribution sélective des moyens pour permettre la création des œuvres, l’État doit accompagner les filières (notamment la filière audiovisuelle) dans leur invention de nouveaux écosystèmes. L’intervention culturelle de l’État, en bref, doit moins consister à édifier des murailles pour empêcher des acteurs jugés inopportuns et placer des barrières pour guider les choix des individus, mais à s’assurer que les ni les murailles ni les barrières n’existent plus en matière culturelle.
En substituant à l’idéologie de la culture étatisée (forcément publique et contrôlée) la compréhension des immenses possibilités de création et de diffusion culturelle des nouveaux outils numériques, Fleur Pellerin a accompli un aggiornamento salutaire. Certes, il devrait en toute logique se traduire par une remise à plat de l’écosystème institutionnel de soutien à l’audiovisuel qui sera forcément difficile. Une remise à plat d’autant plus dure à accepter par les acteurs en place qu’elle remettra en cause les rentes et les situations acquises qui ne sont jamais favorables aux consommateurs. Une remise en cause qui, en matière culturelle comme dans bien d’autres domaines, est particulièrement urgente en France.