Comment la voiture autonome va changer nos sociétés

Comment la voiture autonome va changer nos sociétés

Cet article a été publié dans Les Echos du 12 juillet 2017

Alors que, dans chaque camp politique, les candidats aux différentes primaires fourbissent leurs programmes, le numérique n’apparaît pour l’instant dans la plupart des discours que comme un enjeu à relever parmi d’autres. Si les métamorphoses qu’il provoque sont toujours évoquées, leur horizon est implicitement supposé suffisamment lointain pour qu’il n’y ait pas de vraie urgence à s’y adapter. Pourtant, le tsunami numérique, selon l’expression désormais consacrée, pourrait bien être beaucoup plus proche de nous que nous le pensons.

Prenons le cas de la voiture autonome. Alors qu’il y a quelques mois encore, les commentateurs soulignaient que sa diffusion n’était réaliste que d’ici une vingtaine d’années, les projets se multiplient et s’accélèrent : Tesla, General Motors sont officiellement lancés à pleine vitesse dans la course au premier modèle entièrement autonome, BMW vient d’annoncer qu’il se fixait pour objectif de produire ces voitures dès 2021. Une fois la barrière technologique levée, aucun vrai frein ne devrait venir du consommateur : un récent sondage a montré que 3 Américains sur 4 se disent déjà prêts à laisser le volant à un robot. Soyons réalistes : la voiture autonome, c’est pour demain.

Pour l’industrie automobile, naturellement, il s’agit d’un changement de modèle économique : le taux d’équipement en voiture pourrait chuter drastiquement. La traditionnelle stratégie de volume (marges faibles et coûts de développements importants amortis grâce à la quantité vendue) ne sera plus accessible qu’à quelques rares acteurs mondialisés. D’où la course frénétique au premier arrivant. Beaucoup de constructeurs mourront ou seront absorbés. Mais les conséquences iront bien plus loin : on peut s’attendre à une chute du prix des garages et autres parkings (inutiles : la voiture vient vous chercher à l’heure dite), permettant peut-être une réattribution de ces surfaces au logement et une baisse du prix de l’immobilier. Une circulation plus fluide sans embouteillages et absolument prévisible (la coordination du trafic par ordinateur est le corollaire immédiat des voitures autonomes) permettra une vitesse plus grande de circulation. La vitesse n’aura plus de raison d’être limitée : sans l’erreur humaine, rouler à 230 sur l’autoroute ne posera qu’un problème technique de puissance de moteur, pas de sécurité. Ajouté au temps de conduite qui sera désormais préservé, puisqu’il sera possible de travailler dans le véhicule, c’est un trésor immense d’heures travaillées et de loisirs qui va devenir soudain disponible : le « car-leisure » est déjà un gigantesque marché convoité par Apple ! Hausse de la production, hausse de la consommation et, disons-le, hausse du bien-être, pourraient aussi en résulter.

On pourrait multiplier les remarques : l’électricité deviendra la norme des moteurs de ces voitures, faisant chuter la demande de pétrole, ce qui entraînera des reconfigurations géostratégiques au Moyen-Orient notamment ; les chauffeurs de taxi et de poids lourds vont disparaître ; les assurances auto vont devoir changer purement et simplement d’offre, car le fournisseur du logiciel et le constructeur seront généralement les seuls responsables des accidents ; les recettes des radars routiers vont tomber à 0 ; les auto-écoles vont fermer massivement, car il sera anachronique de passer son permis de conduire.

Gouverner, chacun le sait, c’est prévoir. Les enjeux de prévisions n’ont sans doute jamais été aussi nombreux qu’en ce début de siècle. La campagne présidentielle devrait être l’occasion par excellence d’identifier ces défis et d’y apporter des réponses précises afin d’être capable d’en accompagner (à défaut d’empêcher) les effets. Cela trancherait avec la réponse pour l’instant classique en termes de défense (vaine) de l’existant ou de colmatage a posteriori. Candidats et futurs élus, encore un effort pour nous faire entrer dans le siècle !